Revue Question de
C'est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche.
Pierre Soulages
Question de
Compléments d’enquête
Question de N°2
Thème : Nature et écologie

Wicozani, la vraie vie

Auteur question de Patrick Cicognani

Ce terme lakota qui se prononce « wichozani », renvoie à la santé totale de l’être humain, au niveau physique, mental, émotionnel et spirituel, en harmonie avec sa communauté, et avec l’univers tout entier.

Il est navrant de constater à quel point notre façon de vivre occidentale est aliénée de la réalité et l’occulte par ses perceptions erronées.

En ce qui concerne les cultures indiennes d’Amérique, cette constatation devient aveuglante ; la monumentale somme d’ouvrages, d’études et d’analyses académiques sur ces cultures, reflète exactement nos insatiables pulsions projectives intellectuelles, qui saisissent un sujet, se l’accaparent en le dénaturant et en surimposant leurs propres notions et valeurs, puis proclament avec autorité et sans appel, qu’ils ont tout compris de la réalité de ce sujet. La fascination obsessionnelle de ces « études » pour le paranormal, l’exotisme spirituel, l’ésotérisme dogmatique, le folklorisme des soi-disant rituels magiques, révèle une grande ignorance et une superficialité inquiétantes, parce que présentées au public comme vérité absolue. Sans parler d’une arrogante supériorité insoutenable.

Mais quiconque a vécu au quotidien parmi ces peuples, quiconque a côtoyé intimement leurs cultures, quiconque a écouté leurs éloquents discours et lu leurs passionnants écrits, réalise très vite l’ampleur du gouffre séparant la réalité de la fiction et de l’illusion véhiculés par ces ouvrages spécialisés.

Car la simple vérité est la suivante : nous faisons partie de la Nature, la Nature fait partie de nous : Ce qui produit la Nature et Ce qui nous produit, ne peut être étudié, discuté, analysé, comparé, exprimé, compris. C’est le Grand Mystère. La Terre est la base ; tout ce qui y vit est porteur d’enseignements, occupe une place unique dans la trame interdépendante des phénomènes, exerce des fonctions spécifiques en relation avec tout le reste, et détient des responsabilités ayant des conséquences sur tout le reste. En dehors de ces vérités, de ces lois naturelles et de ces principes universels, intégrés par les cultures indiennes, il n’y a qu’un verbiage touffu, superficiel, sans fondement, une romantisation échevelée, une appropriation typiquement occidentale, caractérisées par des termes et des concepts opaques, dualistes, qui n’expliquent rien. La transe, la pensée animiste, la pensée sauvage, la récupération des âmes, le chamanisme fourre- tout et caricatural, toutes ces bimbeloteries pseudo spirituelles et pseudo scientifiques, cachent la beauté et la clarté, cristalline comme de l’eau, des voies indiennes. Mais nous n’aimons pas la simplicité et la clarté : elles ne flattent pas assez nos egos dévorants et hypertrophiés. Alors, nous inventons des systèmes théoriques d’une complexité insensée, et nous nous délectons narcissiquement de ces dérisoires créations.

Les pratiques cérémonielles lakotas ont été disséquées jusqu’ à plus soif par les ethnologues : et pourtant, rien de substantiel , de profond n’en est sorti ; cependant, avec une approche psychologique, et particulièrement de psychologie clinique, on s’aperçoit que le but commun de ces pratiques est de simplement relier l’individu à lui-même, à la collectivité et à l’univers tout entier : nul besoin de métaphysique ampoulée ou de jargon New Age ;nul besoin d’arides méthodologies ethnologiques ou anthropologiques :en revanche, la connaissance de la dynamique universelle des fonctions psychologiques de l’inconscient, du subconscient, du conscient (ou ça, surmoi, moi) et de leur interaction continuelles, peut permettre une compréhension très acceptable, même si elle reste approximative : en dernière analyse, le bon sens et la motivation de comprendre une autre personne, d’égal à égal, sans porter de jugement ni faire d’interprétation, reste la meilleure des approches. Tout le monde sait d’intuition qu’il y a plus dans toute vie que ce que nous apportent nos sens ou ce que veut nous faire croire notre intellect. Les poètes, les peintres, les musiciens l’ont exprimé depuis dès le début des temps.

Les cultures indiennes ont pénétré la réalité vivante de tout ce qui existe, ont su trouver la place de l’être humain dans cette vivante réalité, dans cette boucle sacrée, une place pas plus importante qu’une autre, et pas moins importante. Elles ont pu, depuis des millénaires, préserver la Nature, parce qu’elles savaient que cela équivalait à se préserver soi-même ; elles ont su vivre totalement, pleinement, comme vivent les rivières, les montagnes, les antilopes, les prairies .Elles ont su créer un mode de présence au monde qui relève du grand art, de celui des poètes, des musiciens , des peintres, des sculpteurs les plus célèbres du monde entier. Elles offrent à l’humanité entière une profonde et claire compréhension des relations entre l’humain et le non humain, qui aboutit à un modèle très équilibré de santé mentale et d’écologie, parce que connecté à soi, à la collectivité et à tout ce qui est. Parce qu’imposant le respect et l’intimité avec les autres formes de vie.

Notre perception occidentale actuelle s’avère incapable de saisir cette vérité ; nous sommes trop aliénés de la réalité et trop déconnectés les uns d’avec les autres et d’avec la nature entière. Nous ne pouvons qu’inventer des chimères théoriques et des élucubrations chamaniques à théâtrales envolées.

Il suffirait pourtant de s’asseoir au soleil sur un banc face aux montagnes, regarder les enfants jouer, les moineaux se baigner aux fontaines, entendre la cloche du village sonner aux soirs d’été, il suffirait de boire les couleurs du monde, et de rire avec nos semblables au milieu des champs de blé, de savourer le moment ou les draps blancs lavés à la rivière, s ‘envolent sur les étendages, gonflés de vent frais, et relâchent leur parfum merveilleux, pour tout comprendre. Et tout accepter.

Dans les gouttes de rosée de la toile d’araignée il y a le monde explicité.

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